vendredi 20 août 2010

sans virgules


Au vu des ventes pharaoniques de mon dernier ouvrage "mes mémoires ou ce qu'il en reste", mon riche éditeur a accepté, sans m'en faire part, l'invitation de la librairie River Road Stinson Waldenbooks de Baton Rouge, à lire un extrait de mon livre devant un parterre de passionnés de belle littérature. Pour la bonne cause, je grondais un peu mon éditeur de ne point m'en avoir touché mot auparavant puis acceptais sans rechigner les billets d'avions qu'il me tendait.

Baton Rouge, Louisiane, m'accueille, à la sortie de l'aéroport Ryan Field, avec un succulent verre de pétrole chaudement tiré de sa raffinerie. Pour tout vous dire, j'en ai repris deux fois.
Puis une charmante dame, dont j'ai oublié le nom mais pas les mensurations, m'emmène vers la librairie où je suis attendu, me dit-elle, comme un verre de riz en Somalie. Je salue le gérant et prend possession du lieu en bougeant quelques rayons pour constituer un labyrinthe qui mènera directement à ma prestation. Le libraire me dit que j'ai, pour le soir, environ 1h30 pour lire mon extrait et répondre aux questions. Je le congédie puis fais quelques exercices ancestraux de relaxation.
Le soir venu, la librairie se remplit à un tel point que des gens restent dehors. Pas de doute, je suis attendu au tournant, je ne dois pas me planter mais leur laisser un souvenir si impérissable qu'ils en oublieront les premiers pas de leurs enfants ou leurs meilleurs scores au flipper. Je sue pour trouver une idée mais on me fait signe d'y aller. Je m'installe sous une pluie d'applaudissements, et les mains moites, saisi l'exemplaire de mon livre posé sur le guéridon. La salle se tait. La gorge sèche, je bois une lampée de pétrole millésimé.
Quelques toussotements.
Dans un silence monacal, je tourne les premières pages pour arriver au chapitre un. Je prends une grande inspiration quand soudain, la musique du Grand Bleu retentit. Un monsieur, confus, éteint son téléphone. Les gens ronchonnent mais ce petit interlude m'a permis de trouver la façon de marquer les esprits.
Je fixe les premières lignes de mon livre, jauge les 3846 autres pages du doigt puis prend une énorme inspiration afin de lire, d'une expiration, l'intégralité de mon bouquin à ces gens qui se sont déplacés pour moi et qui me paraissent bien sympathiques.

Au bout d'une heure le gérant s'approche de mon siège, mais d'après ce que je peux apercevoir, il se fait plaquer par un public conquis avant d'avoir pu poser un pied sur l'estrade.
Les douze premières heures sont les plus difficiles, autant pour moi que pour le public qui n'ose s'éclipser, ne serait-ce qu'une miette de seconde, pour ne rien louper de ma performance.
Les deux jours suivants, le rythme s'installe. Les gens, écrasés par la fatigue, instaurent une certaine hygiène de vie, gèrent les stocks de nourritures, boivent mes paroles.
Jusqu'à avant-hier, j'étais bien lancé. J'avais le dernier chapitre en vue. Mais ma tête s'est mise à tourner violemment, assoiffée d'air. J'ai voulu persévérer un moment mais, quelques minutes plus tard, je me suis effondré sur les bouteilles d'urines qui s'étaient accumulées au sol depuis le début de ma semaine de lecture.
Les passionnés m'ont suivi jusque dans ma chambre d'hôpital. Avec eux ils ont amené l'exemplaire de mon livre qui sent la pisse. Ils veulent que je finisse ma lecture. Ainsi, ils pourront rentrer chez eux.

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